Par Laura Mbanang, Reporter pour La Voix du Consommateur
Alors que la jeunesse camerounaise s’enfonce dans le fléau de l’alcoolisme précoce, les projecteurs se braquent sur les institutions publiques. Le constat dressé par la Fondation Camerounaise des Consommateurs (FOCACO) est sans appel : le Ministère de la Santé Publique (MINSANTE), le Ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique (MINMIDT) et le Ministère du Commerce (MINCOMMERCE) portent une lourde responsabilité dans la prolifération continue des whiskies en sachet.
Derrière ce drame de santé publique qui frappe nos écoles, les documents officiels consultés par notre rédaction révèlent les coulisses d’un intense lobbying et d’un trafic d’influence au sommet de l’État pour maintenir ces poisons à 100 F CFA sur le marché.
1. Une jeunesse sacrifiée sur l’autel du profit à bas prix
La large disponibilité de boissons à forte teneur en alcool en sachets et petits contenants a rendu l’alcool bon marché, facilement accessible et dramatiquement facile à dissimuler par les mineurs. Les conséquences de cette accessibilité sont visibles au quotidien : augmentation de la dépendance chez les adolescents, violence domestique, accidents de la route, abandon scolaire et déchéance sociale.
De nombreux parents restent totalement impuissants et ignorants du calvaire de leurs enfants, car le format sachet, vendu à seulement 100 F CFA, se glisse incognito dans une poche ou un cartable.
Les rapports de la FOCACO font état de tendances de plus en plus sombres. Récemment encore, un enseignant brisait l’omerta en confiant qu’un de ses élèves avait ouvertement affirmé ne pas pouvoir passer un examen s’il ne consommait pas préalablement son sachet d’alcool.
2. Douze ans de moratoires : L’histoire d’une capitulation réglementaire
Pourtant, le cadre juridique pour éradiquer ce fléau existe. En septembre 2014, le MINSANTE avait signé conjointement avec le MINMIDT et le MINCOMMERCE un arrêté interdisant fermement la commercialisation et le conditionnement des liqueurs dans des sachets en plastique.
Douze ans plus tard, les sachets inondent toujours les rues. Pourquoi ? À cause d’une formule devenue systématique : la prorogation perpétuelle des moratoires.
Le dernier en date repousse l’échéance jusqu’en octobre 2026. Le motif officiel invoqué par le gouvernement reste inchangé : « permettre aux fabricants d’écouler leurs stocks existants et de reconfigurer leurs lignes de production pour migrer du sachet en plastique vers un conditionnement en bouteille de verre ». Une complaisance administrative qui offre un sursis de plusieurs années à une industrie mortifère au détriment de la santé des élèves.
3. Les preuves du trafic d’influence : La lettre de Samuel Mvondo Ayolo
Pourquoi le gouvernement recule-t-il systématiquement face aux industriels de l’alcool ? La Voix du Consommateur a pu remonter le fil de la complaisance politique en examinant les pièces issues des procédures juridiques opposant le Collectif des Organisations des Consommateurs et la FOCACO à l’État du Cameroun (MINMIDT).
Parmi les pièces maîtresses du dossier figure un document confidentiel émanant directement de la Présidence de la République : la lettre n° 623/455/CF/UCC/CAB/PR datée du 6 mai 2022, signée par le Ministre, Directeur du Cabinet Civil, Samuel Mvondo Ayolo.
DOCUMENT CONFIDENTIEL — CABINET CIVIL DE LA PRÉSIDENCE (06 MAI 2022)
« J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que M. Samuel FOYOU, propriétaire de la Société FERMENCAM, a saisi MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE à l'effet de solliciter la prorogation du délai de migration de whiskies en sachets vers les bouteilles. [...] Je vous demande de bien vouloir examiner la possibilité d'accorder un délai supplémentaire de quatre ans à cette Entreprise... »
- Signé : Samuel MVONDO AYOLO
Cette intervention directe du Cabinet Civil en faveur d’un grand patron de l’industrie de l’alcool illustre parfaitement les mécanismes de trafic d’influence qui paralysent l’action sanitaire au Cameroun. Suite à cette lettre de la « Très Haute Hiérarchie », les administrations se sont empressées d’organiser des réunions de concertation (comme celle du 15 juillet 2022 à Douala) pour entériner cette demande et accorder un nouveau sursis de 4 ans aux industriels, repoussant l’interdiction à la fin de l’année 2026.
4. La riposte judiciaire et l’appel de la FOCACO
Face à ce qu’elle qualifie de complicité des pouvoirs publics, la FOCACO et le Collectif des Organisations des Consommateurs ont engagé un bras de fer juridique devant le Tribunal Administratif du Centre à Yaoundé. L’objectif : obtenir l’annulation pure et simple de l’Arrêté conjoint du 31 octobre 2022 qui a accordé ces énièmes prolongations de délais.
En réponse, l’État, par le biais du MINMIDT, tente de faire rejeter l’action en justice en opposant des arguments de pure forme, affirmant que les associations de consommateurs n’ont « pas qualité » pour attaquer un acte administratif qui ne les vise pas directement, et qu’elles ne subissent aucun « préjudice réparable ». Une posture cynique quand on sait que le préjudice est mesurable chaque jour dans les salles de classe et les hôpitaux du pays.
La FOCACO exhorte fermement l’ANOR et l’ensemble des pouvoirs publics à cesser les concessions économiques de couloir. Il est urgent de réaffirmer un engagement authentique pour garantir que seuls des produits sûrs, sains et rigoureusement réglementés soient mis à la disposition des citoyens camerounais.
Article publié dans son intégralité dans la version papier du Journal La Voix du consommateur du Vendredi 29 mai 2026






